Les printemps se suivent mais ne se ressemblent pas. L’an dernier, au même moment, il pleuvait des cordes et on se demandait comment on allait planter nos premiers légumes. Cette année, les choses s’annoncent juste un peu mieux. Les cordes ont été replacées par du fil à coudre mais les champs sont encore mouillés et on ne peut pas s’y aventurer sans créer de sérieux dégâts de compaction. Nous avons tout de même réussi à planter nos premières brassicacées (broco, choux, navets) ainsi que nos betteraves, épinards et laitues voire même nos oignons. Les plants de fraise sont beaux, remplis de fleurs prometteuses et l’ail a l’air de bien se débrouiller. Bref, on ne devrait pas trop se plaindre. Les semis en serre continuent de plus belle, tomates, concombres, melons et pastèques, okra et j’en passe. Ces derniers attendent la fin mai pour aller au champ. Plantés trop tôt, ils seraient à la merci d’un gel tardif.
Nous avons profité du temps sec des derniers jours pour faire des travaux de drains dans les champs. Drainer un champ, c’est important car une parcelle de terre mal drainée, où l’eau s’accumule et s’évacue lentement, veut dire que l’on ne pourra pas y aller quand il sera temps de planter. Certaines terres, vu leur composition et texture, drainent naturellement. D’autres moins bien. Sachez pour la petite histoire qu’il fut un temps où ces travaux étaient subventionnés par l’état. Ces temps sont révolus et maintenant, il faut s’attendre à dépenser 1500 dollars par acre pour drainer ses champs. Nos parcelles de légumes avaient été drainées au début des années 80 mais des problèmes d’évacuation d’eau dans certains endroits nous portaient à croire que ces ‘vieux’ drains n’étaient plus aussi fonctionnels. C’est à ce moment qu’il faut faire venir le ‘shaman’ des drains qui, armé de sa pépine et d’une longue tige de métal, va creuser à divers endroits du champ, retrouver les vieux raccords, les collecteurs, les tuyaux et les coupables, souvent de belles grosses mottes de racines qui vont boucher un passage et affecter l’efficacité du système de drainage. On dit shaman car ces gens là travaillent souvent au pif, sans les plans d’origine. Quand on trouve un qui soit bon, on le garde, car en agriculture, il faut croire aux miracles…
Et c’est reparti. On va encore casser du sucre sur le dos du brocoli et ce sont les consommateurs américains qui vont en pâtir. Réagissant au débat actuel sur la nouvelle politique de santé du président Obama (Obamacare), des politiciens et des membres de la Cour Suprême des États-Unis ont décidé de s’en prendre à la dite politique en s’en prenant au pauvre brocoli, clairement enfant pauvre des cuisines américaines. ‘On ne va pas nous obliger à manger des brocolis’, ont-ils entonné, faisant référence à l’obligation des individus et entreprises de ce pays d’avoir ou de fournir une police d’assurance à ceux qui n’en ont pas. C’est Bush père qui a commencé en 1990 en déclarant ‘Maintenant que je suis président des États-Unis, je ne mangerai plus de brocoli’…Bref, après le chou de bruxelles, légume le moins apprécié des américains selon les sondages, voilà le tour du brocoli, honni des Républicains. Ô crucifère, Ô Lucifer…
Que de changements en une semaine. Même si l’hiver ne s’est pas vraiment installé dans nos régions cette année, on se doutait bien que le fond de l’air était assez frais pour nous rappeler que l’on était bien au Canada. Mais en l’espace de quelques jours, ‘faites vos jeux, rien ne va plus,’ aurait pu dire un croupier du climat. Nous sommes passés du double tricot au short/t-shirt en 48 heures et le pire est à venir durant ces prochains jours. Nous avons pris en fin de semaine dernière quelques photos de blocs de glace sur notre berge, mais dans deux ou trois jours nous pourrons plutôt vous montrer la vitesse à laquelle l’ail est en train de pousser dans nos champs. Tout ceci donc pour vous dire que nous ne savons vraiment pas comment ce printemps va débuter. Comme tout oiseau de mauvaise augure, nous sentons quelques bordées s’en venir, la nature voulant nous faire payer les doux et redoux que nous avons eu en satiété depuis janvier. Nous allons donc nous confiner à nos travaux de serre qui ont débuté depuis lundi et scruter les cieux. Pour le moment, nous ne voyons que des oies…
Nous ne voulons pas être alarmistes mais les conclusions présentées dans une récente étude française sur les traces de pesticides dans les aliments consommés quotidiennement ont de quoi inquiéter. L’étude a été menée par l’association environnementale Générations Futures (www.generationsfutures.com) et avait pour but d’analyser la nature et quantités de molécules chimiques ingurgitées par les enfants dans le courant d’une journée. Les résultats sont stupéfiants : ce sont les pesticides de synthèse, avec 36 molécules différentes, qui se démarquent le plus dans les aliments des enfants, 17 d’entre elles cancérigènes et/ou perturbateurs endocriniens. Au total, dans une journée, c’est 128 résidus chimiques de tout genre que l’on peut retrouver dans les plats « santé » (voir menu dans le document) de ces enfants, les ¾ avec fort potentiel cancérigène ou perturbateur endocrinien. Vous pouvez télécharger le rapport complet sur www.menustoxiques.fr . Nous ne prêcherons pas pour notre paroisse – ces résultats n’ont rien de surprenant – si ce n’est pour dire que changer les méthodes de production en agriculture n’est pas chose facile et comme un paquebot qui veut faire demi-tour, il va falloir nous armer de patience avant de voir des changements majeurs sur l’usage des pesticides dans la culture des fruits et légumes.
La photo est de June Afternoon, œuvre de Konstantin Rodko, de la couverture de l’édition de 1991 de « Trente arpents » par Flammarion.
Quelle histoire que celle d’Euchariste Moisan, agriculteur de son état, racontée de main de maître par Ringuet (Philippe Panneton, 1895-1960), écrivain québécois de la première moitié du 20ième siècle. C’est l’histoire de la lente ascension d’un homme et de sa chute brutale. Ceux qui vivent de la terre pourraient s’identifier à lui parce que cet homme, à force d’effort, de travail, de sacrifice, construit son rêve, petit à petit, année après année, jusqu’à devenir vers le début de la cinquantaine, un agriculteur prospère et envié. Mais la vie ne va pas récompenser cet effort et c’est la conjonction de décisions impétueuses et de mauvais sort qui va l’amener à tout perdre, c’est-à-dire sa ferme, et à s’exiler et finir ses jours, comble de l’ironie, dans une quelconque ville américaine. Le plaisir de lire ce livre réside dans l’acuité de Ringuet qui semble avoir compris l’âme paysanne dans son plus profond, cet attachement à la terre, au rythme naturel des choses et des saisons et à la conviction que rien ne vient sans effort et sacrifice. Fin psychologue, Ringuet décortique intelligemment Euchariste Moisan et son entourage. Il en fait des personnages pour la plus part attachants, que l’on ne voudrait pas voir échouer dans leurs entreprises. Sa connaissance du monde agricole est absolue, et ceux qui œuvrent dans ce domaine seront surpris des références auxquels Ringuet fait appel et aux activités et modes d’emploi qui perdurent encore dans nos fermes malgré le passage de la mécanisation : dans les années 30, l’agriculture dans son ensemble se faisait encore à cheval, sans intrant chimique et à la force des bras. Ce qui surprend dans ce livre, c’est le style. L’écrivain passe d’un style pratiquement académique dans sa description des choses et des événements à un parler des plus rugueux quand il fait discourir les habitants. Les expressions datent d’un autre temps mais plusieurs sont encore bien populaires aujourd’hui. On termine le livre avec des regrets, en particulier celui de ne pas voir la vie de Moisan finir tel qu’il l’aurait souhaité, dans sa terre, entouré des siens. Le sort en a voulu autrement puisqu’il perd tout et va s’exiler chez son fils, l’américain, dans une ville d’industries. Quelle fin pour un homme qui a tellement aimé la terre et dont l’exil prend les tournures d’un enfer.

On aurait dû le savoir avant de se lancer dans cette aventure agricole mais on vient d’apprendre que le protecteur des jardiniers s’appelle Saint Fiacre. Il parait qu’il était aussi bon à soulager les hémorroïdes qu’à cultiver des navets. Saint Fiacre, souvent représenté avec une bêche dans la main, a été pendant longtemps un saint bien populaire. Il a vécu en Irelande et en France durant le 7ième siècle après J-C mais c’est à compter du 10ième siècle qu’il va jouir d’une vraie dévotion. Son intérêt pour la chose agricole date de ses débuts dans les ordres religieux puisque, selon la petite histoire, il fonde un monastère et va cultiver un jardin dont l’usufruit sera partagé avec les pauvres de passage. La petite histoire veut aussi qu’il délimitera le terrain dans lequel il cultivera ses légumes et ses herbes, terrain offert par l’évêque Faron de Meaux, avec un bâton qui, d’hagiographe en hagiographe, va se transformer en bêche. Quant aux fiacres, on apprend qu’il a existé un hôtel dans Paris, Le Saint-Fiacre, qui louait des calèches et qu’avec le temps, ces voitures ont pris le nom de fiacres et par extension miraculeuse le saint des jardiniers est devenu le patron des chauffeurs de taxi.
Avec le premier -21 degrés Celsius dans notre coin, on peut dire que l’on commence à goûter aux délices de l’hiver (moins la neige). Il ne reste plus de légumes dans l’entrepôt, la machinerie est vraiment rangée et les quelques travaux encore possibles à faire sans se geler les doigts au bout d’une minute sont complétés. Il est donc temps de reprendre la plume et vous tenir au courant de ce qui s’en vient. Car déjà nous préparons les cultures de l’an prochain. Depuis deux semaines, nous compulsons les catalogues afin de placer nos commandes de semis. L’exercice peut sembler fastidieux, car des variétés, il y en a, mais en fait, il est toujours porteur d’espoir. On pense à tout ce que l’on a fait la saison passée, les bons et mauvais coups et on se dit que la saison prochaine sera encore mieux et qu’il va falloir choisir une meilleure variété de tel ou tel légume, car, bien sûr, c’est toujours la faute de la variété et jamais celle de l’agriculteur… Enfin, la commande est déjà placée, on la recevra début janvier et elle attendra dans un endroit sec et frais, comme l’ail, que l’on parte la serre à semis, vers la fin mars.
En attendant, Les Jardins d’Arlington vous souhaitent des joyeuses fêtes et un 2012 tout en santé. À l’année prochaine!
Le premier gel de l’automne nous a accueillis au champ ce matin. Malgré l’été indien qu’ils annoncent pour la fin de semaine de l’Action de grâce, l’été a décidemment cédé sa place à l’automne. Certains légumes (brocolis, laitues et topinambours, pour n’en nommer que trois) aiment les températures fraîches, et supportent même le gel, alors que d’autres (aubergines, courgettes et poivrons, par exemple), flétrissent aussitôt aux premiers froids. Les nuits de septembre plus fraîches ont déclenché la migration saisonnière des mulots des champs vers les bâtiments de ferme. Nous avons donc récemment adopté deux chats de 6 mois – Castor et Pollux. Nous espérons les voir devenir des félins de grange féroces, protégeant graines et grains contre les incursions de souris. Mulots et chats ne semblent pas en souffrir outremesure, mais la température dans l’entrepôt ce matin était plutôt glaciale (4 degrés Celsius, comme notre chambre froide). Pas besoin, alors, de remiser les paniers à la chambre froide entre l’assemblage et la livraison, comme nous le faisons habituellement.
La semaine dernière nous avons tenu notre premier évènement à la ferme pour nos partenaires ASC, un méchoui. Après deux semaines de pluie intermittente, le beau temps était au rendez-vous – le ciel était d’un bleu azur, la journée baignée de soleil.
Nous n’y avions pas pensé lorsque nous avons choisi la date, mais dimanche, le 11 septembre, a aussi vu la 9e édition annuelle des ‘portes ouvertes sur les fermes du Québec’. Alors qu’une centaine de personnes sont venues aux Jardins d’Arlington pour notre méchoui et une visite de la ferme, plus de 126,000 personnes s’arrêtaient dans des fermes à travers le Québec ce jour-là.
Pour ceux d’entre vous qui vous demandez d’où vient le mot ‘méchoui’, Wikipedia explique comme suit: “Le méchoui est un mouton ou un agneau entier rôti à la broche, sur les braises d’un feu de bois. Le mot vient du verbe arabe šawa qui signifie ‘griller, rôtir’. Ce plat est très répandu en Afrique du Nord.” Une épluchette de blé d’Inde, c’est bien sympathique, mais il allait sans dire que notre premier évènement se devait d’être un méchoui… En sus du mouton embroché, nous avons aussi fait rôtir quelques fesses de porc sur les mêmes braises d’érable. Nous avons bien bu et bien mangé, la formule ‘à la fortune du pot’ nous ayant permis de partager une abondance de plats d’accompagnement et végétariens, des desserts délicieux, le tout bien arrosé…
On nous dit que tous se sont bien amusés. À peine le ménage fait que nous pensons déjà à la suite pour l’an prochain: qui sait, peut-être un ‘Déjeuner sur l’herbe’ sur les berges de la rivière…



























