La photo est de June Afternoon, œuvre de Konstantin Rodko, de la couverture de l’édition de 1991 de « Trente arpents » par Flammarion.
Quelle histoire que celle d’Euchariste Moisan, agriculteur de son état, racontée de main de maître par Ringuet (Philippe Panneton, 1895-1960), écrivain québécois de la première moitié du 20ième siècle. C’est l’histoire de la lente ascension d’un homme et de sa chute brutale. Ceux qui vivent de la terre pourraient s’identifier à lui parce que cet homme, à force d’effort, de travail, de sacrifice, construit son rêve, petit à petit, année après année, jusqu’à devenir vers le début de la cinquantaine, un agriculteur prospère et envié. Mais la vie ne va pas récompenser cet effort et c’est la conjonction de décisions impétueuses et de mauvais sort qui va l’amener à tout perdre, c’est-à-dire sa ferme, et à s’exiler et finir ses jours, comble de l’ironie, dans une quelconque ville américaine. Le plaisir de lire ce livre réside dans l’acuité de Ringuet qui semble avoir compris l’âme paysanne dans son plus profond, cet attachement à la terre, au rythme naturel des choses et des saisons et à la conviction que rien ne vient sans effort et sacrifice. Fin psychologue, Ringuet décortique intelligemment Euchariste Moisan et son entourage. Il en fait des personnages pour la plus part attachants, que l’on ne voudrait pas voir échouer dans leurs entreprises. Sa connaissance du monde agricole est absolue, et ceux qui œuvrent dans ce domaine seront surpris des références auxquels Ringuet fait appel et aux activités et modes d’emploi qui perdurent encore dans nos fermes malgré le passage de la mécanisation : dans les années 30, l’agriculture dans son ensemble se faisait encore à cheval, sans intrant chimique et à la force des bras. Ce qui surprend dans ce livre, c’est le style. L’écrivain passe d’un style pratiquement académique dans sa description des choses et des événements à un parler des plus rugueux quand il fait discourir les habitants. Les expressions datent d’un autre temps mais plusieurs sont encore bien populaires aujourd’hui. On termine le livre avec des regrets, en particulier celui de ne pas voir la vie de Moisan finir tel qu’il l’aurait souhaité, dans sa terre, entouré des siens. Le sort en a voulu autrement puisqu’il perd tout et va s’exiler chez son fils, l’américain, dans une ville d’industries. Quelle fin pour un homme qui a tellement aimé la terre et dont l’exil prend les tournures d’un enfer.

